La Ville Portuaire de demain sera smart

Pendant la 14e Conférence Mondiale de l’AIVP, les villes portuaires relèvent le défi du développement durable. Elles deviennent Seatropolis et créent des projets qui engagent les citoyens et favorisent le développement d’une industrie portuaire mieux intégrée à la dynamique urbaine.

La cohabitation entre zone urbaine et zone portuaire d’une ville côtière est un thème de grande actualité. On peut résumer les défis urbanistiques, sociaux et écologiques posés dans la nécessité de créer non seulement des villes portuaires économiquement florissantes, mais aussi « smart », c’est-à-dire qui organisent de façon intelligente la cohabitation entre leur espace urbain et l’espace industriel du port. En d’autres termes, la ville portuaire doit investir dans le bien-être social et cet objectif doit se traduire non seulement par le profit, mais aussi, peut-être même d’abord, par la qualité de vie dans un monde dont l’économie mondialisée évolue dans un contexte de profonds changements.

Ce scénario a été au centre de la Conférence Mondiale de l’AIVP, le réseau mondial des villes portuaires. L’association donne la possibilité, tous les deux ans, aux architectes, operateurs portuaires, économistes, chercheurs, sociétés privées et institutions de présenter leurs projets et leurs idées dans une ville portuaire différente pour améliorer le business des ports, rendre la qualité de vie urbaine meilleure, ou, pourquoi pas, tenter de faire coïncider ces deux exigences. Cette année la 14° Conférence Mondiale de l’AIVP s’est déroulée dans la ville portuaire sud-africaine de Durban, du 3 au 6 novembre, après avoir rendu visite, depuis 1988, dans le désordre, aux ports du Havre, Barcelone, Montréal, Buenos Aires, Stockholm, Dakar, Dalian, Sidney, Lisbonne, Gênes, Montevideo, Marseille, Nantes et Saint-Nazaire.

Ces dernières années certains ports comme Riga et Rotterdam en Europe, Vancouver et San Diego en Amérique du Nord, Durban et Douala en Afrique, Ningbo et Hong Kong en Chine, pour citer seulement quelques-uns des représentants de ces ports qui ont participé à l’événement sud-africain, se sont beaucoup développés. Cela a généré pas mal de défis dans le domaine de la logistique, de l’organisation des espaces et du transport par voie terrestre des marchandises provenant de la mer ou des fleuves.

Les projets changent selon les villes portuaires, mais on peut les diviser en deux groupes : ceux qui veulent garder le port et la ville séparés et ceux qui veulent créer une sorte de continuité urbano-portuaire. Le premier groupe relève d’une approche « industrielle » qui met au premier plan le business, regarde les intérêts des operateurs portuaires et s’appuie sur le fait que les exigences des citoyens doivent s’adapter à leurs exigences. La deuxième école de pensée, par contre, part des exigences de la ville, mais de façon « systémique » : la ville portuaire doit offrir une bonne qualité de vie et en même temps garder son savoir-faire industriel et portuaire, pour lequel il faut contenter de la même façon les exigences de nature logistique du port et les exigences sociales des habitants, si on veut les valoriser toutes les deux.

L’approche systémique dans la gestion d’une ville portuaire est celle de la « smart port city ». Qu’est-ce que cela signifie ? « La smart port city est un concept utilisé récemment en urbanisme pour concevoir une ville portuaire post-industrielle qui associe les dernières solutions technologiques au contexte urbain et environnemental, pour créer une ville portuaire dotée d’une meilleure qualité de vie et en même temps économiquement florissante » explique Carlos Moreno, conseiller scientifique pour la Cofely Ineo de Gdf Suez, un des plus grands groupes du secteur énergétique français. « Dans une mégalopole – ajoute-t-il – vivent en moyenne dix millions de personnes. Tokyo, en 2050, atteindra le nombre de 37 millions ! Dans ce contexte la vie urbaine est fragile. La smart city et, dans le cas d’une ville portuaire, la smart port city, a pour objectif une bonne qualité de vie et, par la suite, une ville riche économiquement ».

Selon les dernières données de la société de systèmes informatiques Cisco, en 2030 la demande énergétique aura augmenté de 30%. Dans cinquante ans, cinq milliards de personnes feront partie de la classe moyenne selon Barbara Fluegge, gestionnaire de l’entreprise de software suisse SAP, mais dans le même temps la moitié de la population mondiale aura des difficultés à accéder aux ressources en eau. Dans ce contexte, Markus Wissman, manager Cisco, souligne que les Big Data, infrastructures des données informatiques, permettront de faciliter l’organisation logistique dans les ports. « Les big data – explique-t-il – doublent tous les deux ans et dans une dizaine d’années nous aurons huit milliards de dispositifs connectés. Nous ne sommes pas en train de parler de téléphones portables mais de réfrigérateurs, de bennes à ordures, etc. c’est l’internet des objets connectés. Les big data créeront une infrastructure informatique unique qui reliera entre eux des hôpitaux, des institutions et, naturellement, des ports ». Les villes portuaires, selon Wissman, deviendront des seatropolis, comme Hambourg en Europe du Nord, exemple vertueux de logistique portuaire et d’accueil social. Les seatropolis se tournent vers une économie de la mer, avec le port et les réseaux numériques/connectés comme infrastructures fondamentales pour la société.

Les projets présentés pendant les trois jours de conférence de Durban pour améliorer la qualité de vie dans les villes portuaires ont été nombreux et sont difficiles à énumérer de façon exhaustive. Helsinki, en Finlande, travaille depuis des années à un grand projet d’expansion résidentielle vers l’est, un exemple de « reconquête » du port par la ville : des maisons seront construites là où, auparavant, il y avait un terminal à conteneurs. Transnet National Ports Authority, qui gère les huit ports du système portuaire sud-africain (Richards Bay, Durban, East London, Ngqura, Port Elizabeth, Mossel Bay, Cape Town, Saldanha), s’inspire des taxis de Tokyo et de l’informatisation de la gare de Hambourg pour gérer les villes portuaires sous sa juridiction. Anvers, en Belgique, a développé la Port of Antwerp app, une application qui incite les habitants à connaître les activités de son énorme port (13 mille hectares) avec des QCM. Rotterdam a présenté 4FOLD, le premier conteneur pliable qui devrait amortir le coût du « transport de l’air », le phénomène du transport des conteneurs vides, soit 60% de ceux qui voyagent à travers la planète. Le système fluvial de Gand-Bruxelles veut recycler presque tous les déchets du port. Durban veut rénover l’artère routière de 600 km qui la relie à Johannesburg, en cherchant à séparer de la circulation urbaine les moyens de transports lourds pour décongestionner la circulation. Rotterdam veut alimenter en énergie un quartier résidentiel en réutilisant les gaz émis par l’industrie lourde.

On ne manque pas de projets pour les vingt ou trente prochaines années. Port Elizabeth veut relancer la pêche, mise à genoux par la piraterie et la pénurie de ressources, en planifiant pour 2030 un marché qui va de la à la transformation finale du produit. Les ports de Maurice ont dix projets de waterfront qui l’occuperont pour les dix prochaines années. Le port nord-américain de San-Diego a pour objectif pour 2020 de réduire les émissions du port de 10%, et presque de la moitié en 2060, en utilisant surtout le "cold ironing" à coté de l’énergie solaire et éolienne.

Comment faire cohabiter le port et la ville quand ils sont « comprimés » dans peu d’espace ? Le port italien de Gênes et celui de Riga ont en tête différentes solutions. A Gênes 595 000 personnes vivent sur une superficie de 243 km2 tout près du port. Une forte densité d’immeubles anciens dans un secteur sujet à de fortes inondations : une situation privilégiée pour le cadre de vie mais qui pose de réel problème de sécurité. Ainsi, en 2010, Gênes a créé la Genoa Smart City Association (GSCA), qui a réalisé un plan énergétique et environnemental qui mise sur l’éolien sur la digue, sur le photovoltaïque et surtout sur l’alimentation électrique à quai (cold ironing). Riga est, par contre, un port fluvial qui doit cohabiter avec le centre historique. Le contact est difficile entre les habitants et les operateurs portuaires. Ainsi, la mairie de la ville a eu une idée simple et efficace : ouvrir une consultation publique. On a consulté les 58 quartiers de la ville en leur demandant ce qui allait et ce qui n’allait pas à Riga. L’initiative a eu un grand succès et a permis d’obtenir une vision d’ensemble à partir de laquelle on a pu entamer, à défaut d’une révolution urbanistique, au moins une bonne cohabitation.

Le thème de cette 14° Conférence AIVP de Durban a été la « smart port city ».. « Du point de vue de l’environnement – explique Nicolas Mat, chercheur de l’Ecole des Mines d’Ales - une profonde transition énergétique affecte les habitudes des gens, et c’est une des choses les plus difficiles à réaliser ». « Si on regarde les formes de production de l’énergie – explique Jan Schreuder, Chief energy officer de la Municipalité de Zaanstad – on note que l’énergie fossile traditionnelle, très polluante, est aussi stable, n’ayant pas de problèmes de distribution et de black out ; l’énergie renouvelable, par contre, est très instable ; pensons à l’énergie solaire ou éolienne qui diminue de manière drastique lorsqu’on manque de lumière et de vent ! Comment résoudre cette impasse qui rend impossible la transition énergétique d’une société industrielle dépendant du charbon et du pétrole à une société post-industrielle qui puisse s’en passer ? » se demande Jan Schreuder. « La clef – répond-il – se trouve dans la flexibilité du consommateur. Si les consommateurs étaient invités à participer à la production de l’énergie, je vous garantie que leur flexibilité donnerait une plus grande stabilité à la distribution des énergies renouvelables ».

Le futur de la « smart port city » est un défi environnemental et social, avant même d’être économique. « Il faut tenir compte du fait que l’écologie industrielle est incroyablement complexe » conclue le chercheur français Nicolas Mat. « Une ville portuaire intelligente est aussi celle qui réalise une transition énergétique en touchant les habitudes des personnes, une des choses les plus difficiles à faire. Le port du futur devra être performant d’abord s’il assure la plus grande gestion possible des ressources ».


Paolo Bosso, journaliste et rédacteur, Informazioni Marittime, Napoli
Article traduit de l’italien.